De tous les cinéastes français, Jean-Pierre Melville est sans doute celui dont la renommée est la plus internationale, tant il influence encore les cinéastes actuels : John Woo, Martin Scorsese ou encore Quentin Tarentino pour ne citer que les plus célèbres d'entre eux. Et ce sont surtout ses films noirs, ses policiers qui sont devenus de vraies références.

"Le Cercle Rouge" (1970) est son douzième long métrage, et son quatrième "vrai policier" après "Le Doulos" (1962), "Le Deuxième Souffle" (1966) et "Le Samouraï" (1967). Ces films qu'on appelle ses films d'hommes. 

Enfant terrible de la Nouvelle Vague, Melville va clairement imposer sa vision du film policier, à contre-courant du "mystère bourgeois à la Hitchcock" : "Pour moi, un film est policier quand il représente la co-existence de deux éléments : d'un côté les hors-la-loi ou les gangsters, et en face l'élément du destin qui est la police ou le policier. Un film peut être policier même sans la présence d'aucun policier ; dans ce cas, il est alors indispensable qu'il y ait un détective privé."*

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Le destin, tout est dit. Le policier à la sauce Melville a tout de la tragédie inéluctable, irréversible. C'est ce qu'annonce la citation du préambule attribuée à Rama Krishna, mais probablement aussi factice que celle sur laquelle s'ouvre "Le Samouraï" :  "Layamuni le solitaire, dit Sidartagantama le sage dit le Bouddha, se saisit d'un morceau de craie rouge et dit :  - Quand les hommes, même s'ils l'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inexorablement ils seront réunis dans le cercle rouge." On pourrait croire la citation anodine, comme un trait d'érudition jeté négligemment à la figure des spectateurs, mais il n'en ai rien : c'est indéniablement le fil conducteur du film, la symbolique du destin qui se met en place, mise en exergue par le dénouement et judicieusement reprise dans la séquence où Corey (Alain Delon) se saisit d'une queue de billard et l'enduit de craie rouge ; couleur peu commune (l'usage étant plutôt le bleu) et rappelée par la boule écarlate malmenée par les deux autres, immaculées, sur le tapis d'un billard français. Ainsi, rien n'est laissé au hasard dans le cinéma de Melville, tout est pensé, millimétré bien avant d'être mis en images.

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Mais au juste, "Le Cercle Rouge", ça raconte quoi ? Eh bien c'est l'histoire, on ne peut plus classique, de Corey, un truand, qui,  avant sa libération, se voit proposer par un gardien de prison une affaire : il s'agit de dévaliser une bijouterie place Vendôme. Dans le même temps, le commissaire Mattei (André Bourvil) est chargé de transférer l'ennemi public Vogel (Gian-Maria Volonté) de Marseille à Paris. Vogel réussit à s'échapper et se réfugie dans le coffre de voiture de Corey, avec qui il se lie d'amitié. Ayant décidé de braquer la bijouterie ensemble, Corey et Vogel font appel à Jansen (Yves Montand), tireur d'élite et ex-policier radié pour cause d'alcoolisme.

L'idée, somme toute assez peu originale, naît assez tôt dans l'esprit de Melville qui, dès 1950, a très envie de "faire son casse". Mais après avoir vu "Quand la ville dort" de John Huston, qui contenait selon lui les 19 situations possibles entre "gendarmes et voleurs", il ne se sent pas prêt. Il lui faudra attendre près de 20 années, durant lesquelles il sera "en apprentissage" (il estime qu'environ 25 ans d'apprentissage sont nécessaires pour être un bon cinéaste) et peaufinera le style Melville, pour tourner ce qu'il avait en tête depuis si longtemps.

Parce qu'en définitive, l'intrigue n'est que prétexte, ce n'est pas le plus important dans un film policier dit d'action, selon Melville lui-même : "(...) le traitement de l'histoire (...) est beaucoup plus important que l'histoire en elle-même. Aujourd'hui, je pourrais prendre un mauvais livre policier et en faire un bon film. Si je devais le faire, je le ferais pour me prouver que j'ai raison." *

Melville, à gauche, sur le tournage du Cercle Rouge

A propos du "Cercle Rouge", il disait même ceci : " Je me suis astreint à faire un film avec des situations au départ et à l'arrivée absolument, totalement conventionnelles. Et j'ai fait un film qui a plu à tout le monde : les cinéphiles, les intellectuels, c'est-à-dire la frange de spectateurs la plus difficile à contenter ; cette autre frange aussi, que je n'aime pas beaucoup, les snobs ; et l'autre frange vraiment populaire qui fait partie de la masse, mais qui par amour du cinéma comprend tout. Ces trois franges composent 22% du public seulement. Il reste 78% des spectateurs qui, eux, ne comprennent rien. A ceux-là, il faut apporter une intrigue primaire. C'est en pensant à cela que j'ai écrit mon scénario. Ce cinéma-là est un cinéma difficile à faire. Nous manquons de grands espaces, de grandes villes. Il faut trouver quelque chose d'intermédiaire, des hommes qui circulent en voiture, se cherchent, se cachent. Il faut également se servir d'extérieurs non urbains. Cette tentative de chimie peut prendre si on fait bien jouer les acteurs."*

Les acteurs... Pour Melville, c'est la seconde chose la plus importante dans un film. Si Alain Delon reprend un rôle quasi mutique, dans la lignée de celui qu'il tenait dans "Le Samouraï", Melville change son casting initial et remplace Lino Ventura par André Bourvil (il insiste pour que le comédien ait, pour la première fois, son prénom au générique, pour souligner combien ce rôle casse avec ceux qu'il a tenus auparavant). Pourquoi avoir choisi Bourvil dans ce contre-emploi ? D'une part parce que le cinéaste s'est brouillé avec l'acteur franco-italien sur le tournage de "L'armée des ombres", et d'autre part parce que Bourvil apporte une part d'humanité, voire de fragilité, que n'aurait pu avoir Ventura. L'ancien "Corniaud" accepte mais reconnaît avoir du mal à entrer dans le personnage : «Je n'ai pas l'âme d'un commissaire. C'est un métier que je n'aurais pas aimé faire.».  Bourvil au premier plan et Gian Maria VolonteMelville lui projette alors dans sa salle privée "De sang froid" de Richard Brooks. Avant la projection, il déclare au comédien :  «A un moment donné, vous verrez un policier joué par John Forsythe . Je vous toucherai le bras. C'est comme lui que je veux que vous soyez !». C'est alors que pendant la projection du film, Bourvil murmure : «Mais il est beau, lui ! Ce qui n'est pas mon cas. Et, en plus, il est bien habillé !» Le réalisateur lui répond aussitôt : «Faites-moi confiance, vous serez aussi beau et aussi élégant que lui.». Le tournage sera particulièrement éprouvant pour Bourvil, très affaibli par la maladie de Khaler, et sa performance d'acteur n'en sera que plus remarquable. Il s'éteindra un mois avant la sortie en salle du long métrage.

 Envie d'en savoir plus sur "Le Cercle Rouge", l'emblème-même du style Melvillien ? Rendez-vous en seconde partie de ce "Projecteur sur : Le Cercle Rouge ".

 

 * : propos de Jean-Pierre Melville recueillis par François Guérif lors d'une interview en 1972.