La stylisation, c'est l'empreinte même de Melville.  Et "Le Cercle Rouge" en représente la quintessence !

affiche

Le Cercle Rouge

Le cinéaste a ses manies, ses tics. On peut même dire que son univers est "fétichiste". Fétichiste, parce que Melville a ses marottes pour se sentir bien sur un plateau de cinéma. En premier lieu, nombre de ses personnages portent un chapeau, parce que lui-même en porte un alors qu'en 1970, cette mode a cessé depuis longtemps. "Cela fait partie du fétichisme vestimentaire auquel je crois comme moyen à employer pour intéresser le spectateur. Mon imperméable, mon chapeau, ça peut être, dans le film d'un autre, un blouson de cuir, un blue-jean et des cheveux longs. Dans mes films, je suis condamné à habiller mes personnages comme ça. Je me sens plus à l'aise."*  dira-t-il...

La Plymouth dans laquelle se cache VogelCe besoin d'être à l'aise pour tourner, il se retrouve dans l'utilisation de ses voitures personnelles dans plusieurs séquences, dont la Plymouth Fury III de 1966 conduite par Delon. Il placera également ses propres autos dans son dernier film, "Un Flic" (1972).

 Melville est également un maniaque des détails, de la minutie des gestes disséqués image par image, des séquences silencieuses  comme la scène du cambriolage : 25 minutes muettes, sans musique et sans dialogue (les 6 premières minutes du "Cercle Rouge" ne comportent qu'une seule réplique et l'annonce du chef de gare).

 Enfin, le cinéaste apporte un soin particulier à la photographie, à l'image, avec l'utilisation d'un code couleur comme signature visuelle et symbolique de l'ambiance qu'il veut distiller. Il avait déjà fait des expériences sur la couleur dans "Le Samouraï" et "L'armée des ombres" et rêvait de tourner un film couleur en noir et blanc. Pour son "Cercle Rouge", il choisira le bleu. Alain Delon (Corey) et Yves Montand (Jansen)Portes bleues des appartements, draps bleus, pyjama et robe de chambre bleus, murs bleus, le bleu des uniformes des gendarmes, le bleu du manteau du fugitif, le bleu du tapis dans l'escalier du joailler et, au-delà, le bleu sombre de la nuit, le bleu gris de l'hiver. C'est dans cette lumière grise et bleutée que vont évoluer les personnages. Le bleu, couleur froide, annonciatrice de la mort. "Le Cercle Rouge" est un film "black and blue", autrement dit un film noir qui est une sorte de long blues triste et mélancolique. 

Il est incontestablement le long métrage le plus emblématique de Melville, presqu'un film-testament. L'essence-même du style melvillien tel que le définissait son ami Philippe Labro : "Est melvillien ce qui se conte dans la nuit, dans le bleu de la nuit, entre hommes de loi et hommes du désordre, à coups de regards et de gestes, de trahisons et d'amitiés données sans paroles, dans un luxe glacé qui n'exclut pas la tendresse, ou dans un anonymat grisâtre qui ne rejette pas la poésie. [...] Est melvillien ce qui traduit la solitude, la violence, le mystère, la passion du risque et l'âpre goût de l'imprévisible et de l'inéluctable, ce qui met aux prises des hommes enfoncés dans leurs manies, prisonniers de leurs obsessions et serviteurs de leurs codes."

Affiche internationale du film

De son côtéPedro Almodovar décrira "Le Cercle Rouge" comme "un film noir austère et stylisé, dans lequel tous les personnages sont implacables. Le Cercle Rouge est une partie de chasse où il n'y a pas de place pour les femmes."

C'est ainsi qu'à l'aube du quarante-cinquième anniversaire de sa sortie en salle, ce chef-d'oeuvre du septième art hexagonal continue de fasciner les spectateurs de tout poil, cinéphiles avertis ou non. Et si vous ne l'avez jamais vu, je ne peux que vous inviter à le découvrir.

 

* : propos de Jean-Pierre Melville recueillis par François Guérif lors d'une interview en 1972.