S'il est plutôt aisé de parler d'un livre dont on vient de finir la lecture, il est plus difficile d'en évoquer les souvenirs des mois ou des années plus tard. Et pourtant, il y a des romans, des auteurs, des images ou des phrases qui restent en nous, imprimés, indélébiles et qui marquent encore longtemps après les avoir lus. C'est ce qui rend d'une certaine manière ces ouvrages inoubliables.

Et à travers ce prisme un peu biaisé, un peu érodé par le temps, je voulais vous faire part sur le tard de mes souvenirs de lectures, des impressions qu'elles avait laissées en moi.

Bernard Giraudeau

Pour ce premier voyage littéraire, infiniment subjectif, je voulais évoquer avec vous le dernier et ultime roman d'un auteur moins connu du grand public pour ses talents de plume que pour sa carrière d'acteur de cinéma, de théâtre, de réalisateur de longs métrages ou documentaires. Et voyage est un terme qui lui conviendrait bien, je pense, puisqu'il s'agit de Bernard Giraudeau (1947-2010), infatigable bourlingueur hélas trop vite rattrapé par la maladie qui aura prématurément raison de lui.

Et en cela, si "Cher amour" (Editions Métailié, 2009, disponible également chez Points) fait presque figure de livre testamentaire, il n'est en aucun cas pessimiste. C'est un hymne à la vie, aux voyages, à l'amour. Une véritable déclaration d'amour infiniment poétique à tout ce qui a fait le sel de cette vie qu'il sent pourtant s'éteindre inexorablement.

En 2011 ou 2012, j'avais eu eu envie de le lire pour partir à la découverte d'une facette de l'artiste que je ne connaissais pas. Et parmi ses oeuvres, celle-ci était sans doute celle qui était la plus susceptible de me plaire. Le quatrième de couverture m'avait alléché en ces termes :

"C'est à madame T., la femme aimée, sublimée mais jamais rencontrée, que s'adressent les lettres réunies dans ce magnifique carnet de voyage. De l'Amazonie aux bordels de Manille en passant par les planches de  théâtres parisiens, Bernard Giraudeau arpente le monde et cultive son amour rêvé. Personnages légendaires et simples quidams se côtoient dans un récit poétique et cru, intime et flamboyant."

Ce récit hybride, croisement entre un roman d'amour épistolaire, un carnet de voyages et une autobiographie, ne satisfera pas le lecteur qui veut l'enfermer dans un genre précis, parce qu'il va bien au-delà de ça. Certes, j'ai trouvé quelques digressions ennuyeuses et parfois inutiles, mais aujourd'hui ne me restent que ses plus belles fulgurances, comme celle sur le hasard :

"C'est fou le hasard! C'est un drôle de phénomène, comme une présence qui vous trompe, vous ment, si vous n'êtes pas vigilant, s'il arrive comme ça sans crier gare, par hasard. Il vous fait croire qu'il est là, impromptu. Foutaise, il ne voyage pas par hasard, il sait. Ca l'amuse d'arriver à l'improviste et de laisser l'ignorant ignorer qui il est. Le hasard, c'est seulement son costume de théâtre, un déguisement. Il est bon acteur, il joue avec les crédules. Souvent il se lasse, perd patience et se transforme en destin, en fatalité, en coïncidence, en "c'est comme ça". Parfois il disparaît et revient en "pas de chance". Pour d'autres, ceux qui auront reconnu l'usurpateur, il n'est plus un hasard, alors, démasqué, il aura des égards, il se fera rare mais précis. Puis le regard et la conscience s'aiguisent et le hasard se déshabille."

Par moment, il parle aussi d'une jolie manière de la condition de l'acteur de théâtre face à son public :

"Le spectateur est là pour vivre deux heures avec nous et partager un autre temps, une autre histoire. Notre premier souci est de faire en sorte que le voile de l'ennui ne descende jamais sur lui et qu'il n'ait à aucun moment les fesses qui le démangent. Le but finalement, au théâtre, est de respecter les fesses des spectateurs."

Cher-amour

Mais là où sa plume se fait la plus belle, la plus lyrique, la plus poétique, c'est lorsqu'il s'adresse directement à l'énigmatique Madame T. Cette femme fantasmée qui n'existe peut-être pas. A moins que ce ne soit celle qu'il retrouve dans toutes celles qui ont jalonné sa vie. En tout cas, à chaque fois qu'il revient à elle, ses mots, ses phrases sont magnifiques et tutoient la perfection.

"Madame, cette capitale est épouvantablement vide sans vous. Je vous cherche. Je fouille les quais refroidis. J'ai repris les activités de détective très privé, privé de vous bien sûr. Il y eut des soirées mondaines où s'enlisent des amours brèves."

"Oserai-je vous imaginer au bout d'une jetée au bord de l'Atlantique, attendant fermement mon retour sous un ciel de tourmente, noyé d'anthracite, d'ardoise brisée que le soleil impatient souffle avec des langues de feu. J'arracherai de mes mains ces lourds nuages et je glisserai mon coeur jusqu'à vous."

"J'aurais cueilli pour vous l'unique orchidée, nous aurions pu dormir là sur les nénuphars géants. Un aigle pêcheur aurait emporté le soleil sur son dos et nous l'aurait déposé le lendemain au sommet des grands arbres."

Elles tutoient même tellement la perfection que je les avais notées, et que je choisis de citer l'auteur en introduction de mon premier roman, publié en 2013. Deux phrases extraites de ce très beau passage :

"La vie est comme la fleur solitaire d'Atacama, folle et pleine de sagesse. Là-bas (au Chili) il n'est d'ombre que celle de l'oiseau. L'histoire des hommes est écrite sous la lave. Mon ami que vous ne connaissez pas, et je le regrette, déborde de larmes chaudes. Il a gardé dans l'hémisphère nord de son exil la gueule de ses ancêtres, broyée par des dieux impatients, sa parole est un chant. Il connaît l'inaccessible, la révolte et la paix, il aime les étoiles de sel sur la terre rouge. Son coeur est ainsi, comme les sommets andins, de neige et de feu avec des coulées d'or sur ses blessures."

Au final, on découvre au fil du récit, et c'est sans doute a posteriori ce qui est le plus touchant, que ce sont ces lettres, ses pensées destinées à Madame T qui lui permettent d'endurer la douleur, les affres du cancer, de cette maladie contre laquelle il se bat depuis plus de neuf ans au moment de la publication de cet ouvrage. Que sans ça, sans tout ce qui le raccrochait à la vie, il aurait renoncé depuis longtemps. Cette même maladie qui l'empêchera de recevoir en personne le prix Mac Orlan pour "Cher amour" en novembre 2009.

Annie Duperey & Bernard Giraudeau

Anny Duperey, son ex-compagne, disait dans une interview donnée à Paris-Match que lorsqu'elle partageait sa vie, Bernard Giraudeau trouvait le bonheur chiant, qu'il enrageait de tout, que ça a été la cause de leur rupture après dix-huit années d'idylle. Mais que la maladie avait "fait émerger de cet être si sombre une clarté et une paix incroyables."

C'est ce qui ressort de ce livre, un appétit de vivre et une envie de savourer l'instant avant qu'il ne soit trop tard. Parce que : "Vivre ce n'est pas espérer demain, c'est être maintenant."

Bernard Giraudeau est parti en paix avec la vie et avec lui-même en juillet 2010, sans aucune rancoeur ni amertume. Et aujourd'hui nous restent de lui ses oeuvres cinématographiques, documentaires et littéraires. Les utlimes traces de l'artiste...